Le dispositif Natura 2000 du territoire haut-marnais de nouveau victime de propos catégoriques et fantaisistes. Mercredi 26 mars, lors du dernier congrès national de la FNSEA, Sandrine Brauen, secrétaire de la FDSEA 52 et agricultrice dans la vallée de l’Apance, a déclaré sans ciller que Natura 2000 faisait obstacle à tout projet énergétique ainsi qu’au développement des exploitations agricoles. Ainsi demande-t-elle que la prétendue “extension” de deux sites Natura 2000 locaux soit mise à l’arrêt. Rien que ça. Il fallait oser cette désinformation, elle l’a fait.
Une déclaration erronée et à côté de la plaque, mais parfaitement dans la ligne du prêt-à-penser syndical bien huilé par les agro-industriels de la FNSEA : faire sans distinction de la réglementation un épouvantail, même si les faits racontent une toute autre histoire. Natura 2000, loin d’être un frein, constitue au contraire une aide précieuse pour la pérennité des exploitations agricoles en milieu naturel sensible.
Il est donc urgent de remettre quelques pendules à l’heure.
1️⃣ Non, Natura 2000 ne bloque pas les projets énergétiques.
Ce réseau vise simplement à éviter de détruire des milieux naturels rares, tout en permettant les projets agricoles et energétiques compatibles. Des éoliennes, des installations solaires, des méthaniseurs voient régulièrement le jour à l’intérieur ou à proximité de zones Natura 2000. Mais bon, ça ne rentre pas dans le récit « méchants écolos contre gentille FDSEA », alors on rature.
2️⃣ Non, Natura 2000 ne freine pas l’agriculture.
C’est même l’inverse. De nombreuses exploitations en tirent pleinement parti grâce à :
- des aides spécifiques (MAEC, Natura 2000 agricoles) ;
- une valorisation des pratiques extensives durables (or, ces pratiques conformes au référentiel Natura 2000 sont déjà largement adoptées dans la vallée de l’Apance, y compris par l’exploitation de Mme Brauen) ;
- et une meilleure résilience face aux aléas climatiques, grâce à des sols plus vivants et des écosystèmes fonctionnels.
À l’échelle européenne, le réseau produit entre 200 et 300 milliards d’euros de bénéfices par an. Certaines exploitations peuvent bénéficier de plusieurs milliers d’euros par hectare selon leur localisation et leurs pratiques. Mais là encore, ça n’entre pas dans la case « loi = punition », donc chut.
3️⃣ Non, les agriculteurs ne demandent pas à être libérés de Natura 2000.
Ils demandent surtout à pouvoir continuer à produire dans un cadre viable, écologiquement ET économiquement. Or, dans le canton de Bourbonne-les-Bains, où la qualité des ressources naturelles est une richesse à préserver, les dispositifs Natura 2000 sont une chance pour la pérennité de l’activité agricole.
Au-delà des aides, Natura 2000 va être un levier pour ceux qui souhaiteront s’approprier la démarche : il permettra à moyen terme de mobiliser des dispositifs d’appui économique et technique pour le développement de nouvelles filières agricoles, autour par exemple de la valorisation des fauches tardives, de l’entretien des haies, ou encore de la production de biomasse issue des milieux ouverts. Bref, tout sauf un frein.
4️⃣ Respect des règles : les agriculteurs savent faire, merci pour eux.
La vallée de l’Apance, où Mme Brauen exploite une partie de ses terres, est un territoire traversé de cours d’eau, de zones humides et de prairies sensibles, déjà largement soumis à la loi sur l’eau, l’un des cadres réglementaires les plus exigeants du droit français. Et pourtant, les agriculteurs locaux savent, dans leur grande majorité, composer avec cette réalité, en adaptant leurs pratiques et en conciliant productivité et respect des milieux. Alors venir prétendre, dans ce contexte, que Natura 2000 – dispositif non contraignant et fondé sur la concertation – constituerait un fardeau insupportable, relève de la caricature. Pire, c’est une insulte à l’intelligence agronomique et à l’expérience de terrain de ces professionnels, qui n’ont pas attendu la FDSEA pour travailler avec le vivant plutôt que contre lui.
5️⃣Une extension de zonage Natura 2000 fantasmée.
Mme Brauen évoque une prétendue volonté d’extension du zonage Natura 2000 (elle fait implicitement référence au site de l’Apance), laissant entendre que l’État chercherait subrepticement à grignoter de nouvelles surfaces agricoles. Une fois encore, la désinformation l’emporte sur les faits.
Car la DREAL ne cherche pas à étendre le zonage : elle se contente de finaliser le travail inachevé depuis la création du site Natura 2000 “l’Apance”. Le document d’objectifs (DOCOB), adopté au début des années 2000, l’avait été dans une version volontairement minimaliste, non conforme au droit communautaire, en toute connaissance de cause. Pourquoi ? Faute de moyens humains et techniques dans les services de l’État, alors gestionnaires du site. Le zonage provisoire avait été élaboré par une stagiaire de la DRIRE, ancêtre de la DREAL. Quasiment seule.
Aujourd’hui, la DREAL n’improvise rien : elle cartographie les zones qui auraient dû être intégrées dès le départ, tel que le prévoit le DOCOB adopté. Il ne s’agit donc ni d’une extension, ni d’un durcissement, mais d’un rattrapage réglementaire prévu de longue date, sans conséquence négative pour les agriculteurs.
Et qu’on ne s’y trompe pas : au niveau régional, les préfets du Grand Est ont manifestement donné des consignes claires : aucune extension de zonage Natura 2000 ne doit être envisagée. Les services déconcentrés de l’État, dont la DREAL, obéissent à la lettre, doigt sur la couture du pantalon.
Les deux sites Natura 2000 champardennais auxquels Mme Brauen fait référence ne sont donc pas des projets d’extension, mais l’application tardive – et minimale – de mesures obligatoires prévues depuis de nombreuses années.
Alors oui, les cartes bougent. Mais ce ne sont pas les lignes de fond qui changent : c’est simplement l’État qui envisage de rattraper son propre retard, tel qu’il s’y était engagé dès le départ.
Enfin, un petit rappel qui a son importance : Mme Brauen a rejoint son GAEC juste après un épisode peu glorieux, où cette exploitation a dégradé le périmètre de protection rapprochée du captage d’eau potable d’Arnoncourt (source de la Grillaugère) par un important drainage illicite. Autrement dit, un passif environnemental bien réel, qui devrait logiquement appeler à plus de prudence, avant de faire des homélies sur ce qui nuit ou non à l’agriculture.
Plutôt que de transformer Natura 2000 en bouc émissaire, il serait peut-être temps de recentrer le débat sur l’essentiel : comment préserver nos ressources naturelles et le revenu des agriculteurs pour permettre aux générations de demain de continuer à vivre de leur métier.
Car au fond, le vrai problème est ailleurs : dans l’aveuglement sur la réalité sociale des agriculteurs, qu’on prétend défendre à coups de slogans, tout en oubliant leurs besoins concrets. La majorité des exploitations ont aujourd’hui besoin de soutiens financiers et techniques forts pour continuer à tenir debout, et d’intelligence collective pour adapter les modèles économiques.
Et c’est là qu’intervient le paradoxe : les contrats Natura 2000, qui ont vocation à être sérieusement déployés localement, peuvent justement offrir cet appui, en rémunérant les pratiques agricoles compatibles avec la biodiversité, en valorisant les paysages, en assurant une stabilité financière à ceux qui maintiennent des prairies, entretiennent des haies, ou protègent les zones humides. Et surtout, en ouvrant de nouveaux débouchés économiques. Le territoire, lui, est déjà prêt : les systèmes agricoles en place sont largement compatibles, sans effort supplémentaire particulier.
Ce qu’il manque à présent ? Une vraie volonté de déployer ces dispositifs, dans l’intérêt des agriculteurs locaux. Et surtout de sortir de la méconnaissance – voire du rejet pavlovien – que certains syndicats entretiennent à leur sujet.
Mais ça, évidemment, c’est moins spectaculaire qu’un bref coup de gueule sur scène.